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Qui êtes-vous, madame la Vézère ?

« Qui êtes-vous, madame la Vézère ? »

Ce petit texte aurait dû être intégré au livre « La Vézère », mais la pagination s’est révélée trop importante; il a fallu alléger, éliminer dans l’urgence des pans entiers de textes et des images. Les textes étaient constitués essentiellement de nouvelles liées aux rivières, à l’eau et à la Vézère ; ce choix d’enlever les nouvelles m’appartient, toucher au reste du texte aurait déséquilibré le livre. Je ne connais pas encore le devenir de ces nouvelles, paraitront-elles sous la forme d’un livre de poche ? Je l’espère.

*  *  *

—  Je suis Limousine, fille de la montagne de Millevaches, et comme toute limousine qui se respecte j’ai un caractère bien trempé que je partage généreusement lors des belles pluies sur le Plateau. Je suis rousse, la couleur rouille de mes eaux limpides est héritée de leur lieu de naissance, les tourbières.

—  Une Occitane ?

—  Occitane, Occitane, ah ! c’est la dernière mode ! J’ai croisé mes premiers humains alors que j’étais déjà bien vieille. Aujourd’hui, vous les appelez Homo erectus, si je vous disais comment ils se nommaient… mais là je m’égare. Depuis, j’en ai vu passer de ces homininés, toutes ces cultures qui se croyaient essentielles, uniques, immortelles, et pouf ! plus rien. Je me souviens de ces Cro-Magnon qui faisaient des graffitis partout sur mes falaises ! J’en ai effacé beaucoup, mais ces obsédés en ont même fait jusqu’au fond des grottes, de vrais malades…

—  Je vois, je ne vais pas vous chatouiller avec cela. Donc, vous êtes si vieille que cela, Madame Larivière ?

—  Ne vous moquez pas, s’il vous plaît ! D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, j’étais un fleuve, moi ! Monsieur Jesaistout. Mes eaux se jetaient dans la mer qui baignait mon Limousin, du côté du Saillant, avant que ce prétentieux Périgord ne vienne jouer des coudes pour exister. Ah ! je l’ai quand même bien creusé celui-là, par deux fois, et rien ne prouve qu’il durera encore plus que quelques millions d’années.

—  Le respect à votre grand âge s’impose, madame le fleuve. Donc vous n’avez rien à voir avec l’Occitanie, mais vous vous dites Limousine.

—  Évidemment, le Limousin et le Millevaches, c’est un long récit, les deux ne faisaient qu’un… avant que mon Millevaches ne se tasse lentement. Son histoire est des plus glorieuses, il a percé les nuages, bien plus puissant que vos Alpes ou vos ridicules Pyrénées. Puis il a pratiquement disparu, une pénéplaine disent vos spécialistes de la chose. Mais il s’est relevé ! et c’est là que je suis née, je suis sa fille et j’en suis fière.

—  Pouvez-vous me parler de la Corrèze ?

—  Ma jeune sœur toujours pressée ! elle déboule directement du plateau comme si elle avait un rendez-vous urgent. Personnellement, je préfère profiter de mes tourbières, je prends mon temps, je tournicote de méandre en méandre, je visite mon territoire, changeant de cours au gré de mes humeurs entre deux galops, je me délecte de ces paysages grandioses.

—  Ouais, toujours fainéante la grande sœur, tu n’arriveras jamais à rien. D’ailleurs, tu as laissé la Dordogne t’engloutir sans réagir. Madame a creusé le Périgord, la belle affaire, prétentieuse, et puis ta mer, n’était elle pas un peu close à ce que j’ai entendu dire ?

—  Je sais, le JPL1 me fatigue avec ses grabens2. Certes, ma mer était close, mais l’eau y était bien salée… Cela me revient, tu n’es pas des plus brillantes non plus, du côté de Tulle, tu as jeté tous tes feux et pouf, plus personne ; tu tergiverses, tu sinues, tu « méandrotes » toi aussi…

—  Suffit grande sœur, j’ai bien le droit à quelques faiblesses, c’est l’aveugle qui reproche au borgne !

—  Bon, passons sœurette… eh puis, on s’amuse ensemble avec toute cette eau, on fait de jolies mares au pied du Millevaches ! Il n’en reste plus rien, rien que ces grandes plaines alluvionnaires qui sont notre œuvre.

—  Oui, et quand le ciel nous aide, qu’est-ce qu’on s’éclate toutes les deux ! Ah ! Notre dernier tumulte qui a tout déchiré, il a déjà plus d’un demi-siècle3, que j’aimerais recommencer !

—  Patience, petite sœur, patience, il ne faut pas abuser des bonnes choses, les humains finiraient par s’y habituer. Bien qu’ils m’agacent ceux-là à vouloir me faire travailler avec leurs barrages qui freinent mes ardeurs, ça m’échauffe les eaux… j’ai parfois envie de faire un grand ménage !

—  Oh oui ! grande sœur, fâche-toi, fâche-toi !

—  Pas si facile tu sais, je me sens bien fatiguée ces temps-ci, si le ciel ne met pas de bonne volonté, je ne pourrais rien faire.

 

*  *  *

 

La Vézère, après avoir reçu les eaux de la Corrèze, traverse Terrasson-Lavilledieu (Périgord). Vue depuis les hauteurs de la vieille ville.
La Vézère, après avoir reçu les eaux de la Corrèze, traverse Terrasson-Lavilledieu (Périgord). Vue depuis les hauteurs de la vieille ville.

 

1 – Jean-Paul Liégeois, géologue belge qui a étudié (entre autres) le graben du Périgord et du Quercy.

2 – Un fossé tectonique d’effondrement entre des failles normales suite à un amincissement de la lithosphère, on dit aussi « rift ».

3 – Les inondations de 1960.

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