Mon job, éditeur en numérique, hé, hé !

 

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Avant, j’éditais des livres, des livres classiques, des bouquins quoi, avec plein de pages qui sentent bon l’encre imprimée, bien lourds, on a quelque chose dans les mains. C’était casse-gueule, j’étais obligé de prendre des risques financiers, ça file vite ce genre de dépenses. Bien sûr, de temps en temps je pouvais me planter sur deux trois titres, normal, inévitable même, mais à ne pas renouveler trop régulièrement. Donc, si un auteur me plombait trop la barque, dégagé, et sans remords, les remords dans les affaires, c’est le début de la faillite.

Oui, mais ça, c’était avant ! En 2015 j’ai donné une autre direction à mon entreprise, j’ai toujours eu du flair. Vraiment, sans modestie, je sais prendre le vent quand il est temps, ni trop tôt, ni trop tard. Tient, je vais vous raconter mon boulot d’avant et ce que je fais maintenant, vous aurez vite compris la bascule gagnant-gagnant que j’ai faite !

Jusque-là, je commençais par lire, ou faire lire, des tombereaux de manuscrits ; et c’est lourd des manuscrits, c’est encombrant, ça perd des pages, pas toujours numérotées, ça peut tomber… bref ! Bon, j’aime lire, c’est la moindre des exigences pour un éditeur ! et cela plait aux auteurs, surtout ceux qui sont publiés, hé, hé ! Se faire éditer par un vrai lecteur, quel honneur mon seigneur.

Donc il y a choix, choix des beaux textes, des belles histoires, des récits prenants ; mais aussi ceux qui présentent un bon potentiel de vente, même si c’est de la merde, business is business, le sens des affaires ou le flair de l’éditeur, vous choisissez. Évidemment, de temps à autre, je me permets une gâterie, je publie des textes sans avenir commercial, des trucs qui me plaisent, des livres d’amis, des sujets qui me concernent ; les résultats sont souvent ceux que j’avais prévus, catastrophiques, mais bon, c’est mon petit privilège, c’est moi qui ai l’oseille !

Sinon, quand je choisis un manuscrit, je peux demander quelques petites retouches, des changements plus ou moins profonds, voire un chambardement complet : les auteurs sont bien obligés d’obtempérer, toujours pour la même raison, les finances c’est ma pomme, et s’ils pensent pouvoir trouver mieux ailleurs, qu’ils y aillent. Mais je vous rassure, c’est très rare que cela arrive.

Aux heureux sélectionnés, ils me sont très reconnaissants, certains me baiseraient les pieds, on demandait de nous fournie leur texte sous forme numérique, on n’avait pas trop d’exigences sur la forme, l’intendance gérait, l’infographiste qui produit le PDF, le fichier que l’on remet à l’imprimeur. Le titre, c’est ma prérogative, c’est très important un titre, s’il est trop compliqué, abscons, ça ne fonctionne pas ; on peu perdre plus de la moitié des ventes sur un mauvais titre, alors pas d’impair. Je surveillais aussi la couverture et le texte de la quatrième, j’acceptais ou pas les propositions, j’aimais bien cet aspect, c’était toujours ludique, je me prenais pour un auteur…

C’est après que cela a changé considérablement, le passage chez l’imprimeur. Le choix des formats, des couvertures, des finitions, c’était standardisé, l’effet collection. Après la sélection de la meilleure offre, il fallait définir le tirage, premier écueil, pas de surestimation, ni l’inverse, les erreurs se payent cash. Prévoir au plus juste en prenant en compte le service presse, les exemplaires de l’auteur, les petits cadeaux, évaluer les défraichis et surtout envisager les ventes réelles. Une fois imprimés et reliés, on reçoit le bébé, c’est lourd et volumineux des livres, le stockage, la main d’œuvre pour la manipulation, tout ça a un coût. Ensuite, il faut arroser ses contacts, le service presse, chaque livre accompagné d’une lettre bien sentie et personnalisée ; le tout conditionné sous pochette et envoyé par la poste, des dépenses qui finissent par compter, surtout qu’elles se répètent pour chaque livre.

Ensuite, il faut distribuer ces livres, les sociétés qui s’en chargent prennent du 55 % minimum, marge des libraires incluse. On arrose tous azimuts, la plus grande partie est envoyée en office, les libraires doivent payer des livres qu’ils n’ont pas sollicités et les garder un minimum de temps, c’est mon fonds de roulement. Si on a bien fait le job, une partie des livres se vend durant cette période. C’est ensuite que commencent les ennuis, si les libraires n’y croient pas, c’est retour à la maison. Alors il faut rembourser et prendre en charge les frais de retour, là, un bon distributeur s’en chargera, sinon c’est le tarif postal, et ça fait mal La Poste. Cela dit, avec une bonne gestion et un peu de flair, on arrivait bon an mal an à dégager un petit bénéfice, et même parfois à reverser des droits aux auteurs.

 

En 2014, j’ai pris ma décision, j’ai largué tout le stock papier, place nette, plus besoin de locaux pour stoker, de main d’œuvre. J’avais prévu la transition, je n’avais pas oublié de faire signer aux auteurs des petits avenants à leur contrat, j’ai récupéré tous les droits d’exploitation vers tous les supports numériques existants ou à venir, on est jamais assez prudent. Quelques mauvais coucheurs ont refusé, mais ils sont très rares, la plupart de nos poulains nous ont suivis, vous pensez, une maison avec notre réputation.

Désormais, les auteurs sont instamment invités à fournir des textes sous un formatage rigoureux et simplifié, plus d’exotisme, de tabulations, de caractère originaux, des mises en pages maison, non, du brut enregistré dans quelques formats bien définis. Il y a bien eu quelques réticents, mais s’ils voulaient voir leur texte publié, les auteurs étaient bien obligés d’en passer par nos exigences. On leur autorise deux ou trois fantaisies, utiliser les balises Titre de niveau 1 à 3, pas au-delà, plus quelques autres telles les citations. Pour moi, le travail est inchangé, si ce n’est que je ne me coltine plus des manuscrits d’un à deux kilos, je vieillis, vous savez.

Une fois le texte approuvé, modifié comme précédemment si je l’ai décidé, corrigé, il passe à la moulinette ; élimination de toutes les incongruités dans le fichier numérique, les auteurs se laissent encore trop souvent aller à produire des personnalisations qui nous sont passées inaperçues lors des étapes précédentes, des retraits, des espaces surnuméraires, des lignes vides, etc. Tout est nettoyé automatiquement, enregistré au format HTML et on applique une de nos feuilles de styles en CSS et le plus ardu, c’est de générer les métadonnées, vous parlez d’un gros travail, hé, hé ! Non, sérieusement, le plus complexe reste la production du PDF, bien que le travail pour celui-ci soit grandement facilité par notre petit protocole.

Ensuite, oublier toutes les affres du papier, dès qu’un livre est prêt, il est dispatché sur toutes les plate-formes de vente en ligne avec l’aide de notre distributeur qui se charge de personnaliser les fichiers par plate-forme, qu’elles soient gérées par des mastodontes ou des petites librairies, ce n’est pas nous qui ferons le tri. L’auteur reçoit son exemplaire au format liseuse et PDF, libre à lui de faire quelques cadeaux dans son cercle familial et amical, mais toute vente lui est interdite, ce serait de la concurrence déloyale. La presse est largement abreuvée en exemplaires dématérialisés, accompagnés d’un petit texte de présentation. Enfin, nos contacts dans la presse, mais on ne compte plus, on ne sélectionne plus, on diffuse sans compter puisque c’est quasiment gratuit. On informe aussi les bibliothèques, d’éventuel point de vente ou clients potentiels, le tout accompagné d’un bel extrait de texte et toujours par courriel, fini les frais d’oblitération.

Enfin, les libraires qui disposent d’unité d’impression à la demande reçoivent un fichier PDF ; qu’un lecteur réclame une édition papier, il en restera toujours un bon nombre, il est dirigé vers eux. C’est plus onéreux, mais c’est le prix du papier, c’est devenu un luxe. Évidemment, je touche des royalties sur chaque édition imprimée ; ne plus avoir les charges du papier et continuer a récolté les bénéfices, elle est pas belle la vie ! On a même une option feuilletonnage, le client peut acheter son livre par tranche, ne faire imprimer que quelques chapitres à la fois, selon ses capacités de lecture et financières. Globalement, c’est plus cher, naturellement, mais pour le porte-feuille de l’acheteur, c’est moins douloureux, donc on peut augmenter les prix !

 

Nous, éditeurs, on remercie notre Ministère de tutelle, et surtout le SNE (Syndicat National de l’Édition) qui a réussi une magnifique opération : arriver à persuader les services du Ministère (qui n’y connaissent rien), que les frais engendrés par la numérisation étaient si important que nous ne pouvions pas augmenter de façon démesurée le pourcentage reversé aux auteurs. Surtout, c’est le prix minimum auquel est vendu le livre par rapport au livre papier, bien heureux le prix unique du livre qui nous permet de vendre son avatar numérique bien au-dessus de son coût réel hors taxe, mais alors très au-dessus ; le prix est toujours un élément subjectif… enfin, pas pour mes comptes !

Dans mon bilan, c’est très clair, si j’avais pût éditer plutôt en numérique, j’aurais eu tord de m’en priver. Pour couronner le tout, la BNF, aidée de ce même Ministère, nous a donné l’occasion de récupérer tous les livres récents, mais soi-disant indisponibles, bien que non encore tombés dans le domaine public. Les auteurs ou leurs ayants droit ont la permission de manifester leur refus ; mais on leur a tellement savonné la planche que peu s’y risquent. Pour nous, les coûts sont minimes, les livres sont numérisés, il n’y a plus qu’à faire sont marché, choisir les perles rares, les ouvrages qui ne circulent plus soit parce qu’il y a eu des différents entre auteurs et éditeurs, que les éditeurs avaient d’autres chats à fouetter, ou qu’ils avaient cessé leur activité. Merci vraiment du cadeau.

Voilà, je vous ai exposé tous les éléments, vous pouvez constater que je n’ai pas exagéré, le nirvana de l’édition. Je continue à lire, à sélectionner, à critiquer, bref, j’édite, mais l’esprit tranquille, plus de stress, d’angoisse dès que plusieurs titres ne fonctionnent pas comme je l’avais prévu. Comme vous me voyez, j’ai pris cinq kilos, je dois commencer à me surveiller, à faire du sport. Je suis bien plus détendu, je blague, je drague, je lutine, je vis quoi !

Comment ? Quel est mon rôle ? Mais monsieur ! je suis un label de qualité, une référence, je sélectionne ce qui mérite d’être publié, j’aide le lecteur dans la jungle de la multitude d’auteurs qui prétendent tous produire œuvres géniales, qui veulent monter sur l’estrade, sur le podium. Je fais œuvre de bien public, je suis un bienfaiteur de l’humanité, mais si, mais si ! Vous imaginez la chienlit d’un monde sans éditeur ? Ah bon, cela ne vous dérangerez pas, malheureux, si on laissait faire, je ne vous donne pas un an avant que vous veniez nous supplier de recommencer comme avant, ce sera trop tard alors, on sera parti vers d’autres business, des affaires plus stables, réfléchissez bien !

 

Jean-Luc Kokel, le 18 mai 2013, revu le 5 juin 2013

 

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